• Éveil

     

    Dechen Chöling - la façade du château

     

            Je poursuis mes confidences concernant la retraite évoquée précédemment.

             Je suis arrivée là sans trop savoir d'où venaient les autres ni ce qu'ils cherchaient, sachant seulement que je voulais me couper du quotidien et demeurer intériorisée le plus possible.

           Lors de la première réunion, notre instructeur (Mathias Pongracz) nous a demandé de nous présenter brièvement en donnant notre prénom, notre ville d'origine, et notre intention en un seul mot. Je pensais évidemment "éveil", mais prudemment, je me disais qu'il serait vraiment trop ambitieux de prononcer ce mot, et je lui ai préféré "ouverture". Comme vous le verrez, je n'ai eu qu'à m'en féliciter. 

            Autour de moi, je perçus surtout des termes tels que "liberté", "paix", "connaissance de soi", "guérison", etc...

         Par contre le jour même, dès notre premier exercice de marche lente et concentrée à l'extérieur, chacun pour soi, je me suis trouvée à croiser notre guide derrière le château. Alors je n'ai pas pu m'empêcher d'aller lui confesser : "Je cherche l'éveil... Mais je sais bien que l'éveil n'est qu'une pensée !" (Je savais en effet que l'éveil ne peut que survenir lorsque l'on ne le cherche plus).

            Il m'a regardée en disant : "L'éveil ? Mais c'est déjà passé !"

            Ça m'a fait un choc ; d'autant plus que cela me rappelait fortement le fameux mantra "magique" qui clôt le Sutra du Coeur de la Prajña Paramita :

    « Gate, gate, paragate, parasamgate, bodhi, svaha ! »
    Passé, passé, dépassé, totalement dépassé, éveil, ainsi soit-il.


              Quelques jours plus tard, je devais avoir un entretien privé avec lui. Je pensais que mon principal souci était en fait d'échapper à la peur de disparaître... Quand j'étais jeune, la mort ne me paraissait pas redoutable car je croyais fermement à la survie de l'âme ; et voilà que plus je vieillissais, moins j'en étais sûre ! Je me disais que cette survie n'était après tout qu'une croyance, et que de toutes façons la mort serait pour moi au moins une extinction, au même titre que le sommeil lorsque je m'endormais la nuit. Atteindre "l'éveil" voulait donc dire pour moi demeurer éveillée même durant le sommeil, afin de me sentir protégée de ma propre extinction.

           Or, tandis que je faisais la même petite marche méditative derrière le château, à l'endroit précis où j'avais croisé Mathias quelques jours plus tôt, il m'arriva une expérience qui me fit sursauter violemment.

           Depuis quelques pas, le soleil qui était derrière moi presque à son zénith projetait devant moi sur le petit chemin herbeux une grande ombre noire. Et je la regardais, me  disant : "Voilà, c'est tout ce que je suis ; une ombre projetée sur le monde..." Et celle-ci reproduisait fidèlement tous mes mouvements, comme une image dans un miroir, elle se mouvait lentement sur le sol sous mes yeux. Jusqu'au moment où... frrrt ! Elle s'évanouit doucement... Plus d'ombre !!! Plus personne, que le chemin herbeux parsemé de pâquerettes, le sol terreux jonché de petits cailloux, qui n'avaient pas changé... Plus de moi ! Ce n'était pas plus compliqué que cela. Bientôt l'ombre reparut ; puis à nouveau elle disparut ... Je suivais cela les yeux écarquillés. Enfin on m'appela pour mon entretien.

           J'exposai mon étrange aventure ; Mathias me sourit et me dit :

    « Mais la mort, c'est à chaque instant ! À chaque instant, vous mourez à l'instant précédent, et vous renaissez à l'instant nouveau. »

          Comme c'était simple ! J'avais vu ma mère partir tout doucement, sans s'en apercevoir... Ainsi ce n'était qu'une continuité, la même existence qui se poursuivait avec juste des changements de forme.

     

              Au dernier jour du stage, nous étions invités à nous mettre par deux pour échanger nos impressions et expériences. Je me trouvai avec une femme de mon âge (donc plus toute jeune...) qui me dit :

    « Je suis extrêmement déçue. Je cherchais l'éveil, et il n'est pas venu. Je déprime, car je vais devoir rentrer chez moi... »

          Quelle surprise ! Je ne l'avais pas entendue évoquer cette intention le premier jour ! Je ne pus m'empêcher de sourire, moi qui, m'étant exprimée en premier, avais déclaré que j'étais ravie, et que ces journées m'avaient comblée au-delà de mes espérances. Je cherchai tout de même à la rassurer : après lui avoir affirmé que l'éveil est comme un poisson qui vous glisse dans la main lorsque vous voulez l'attraper, j'ajoutai que la dépression était une excellente chose, preuve que le mental était en train de lâcher - ce qui est la seule condition pour que l'éveil survienne.

           Finalement elle parut réconfortée.

     
          Mais je crois que ce qui m'a le plus frappée, c'est ce jeudi matin, lorsqu'en me levant j'eus envie d'ouvrir à n'importe quelle page mon livre préféré de Chögyam Trungpa, "Mudra", qui contient ses poésies de jeunesse, et que je tombai sur ces mots : 


    Aujourd'hui lève-toi !
    Le soleil brille avec éclat.
    Écoute - tu es l'essence de mon cœur ;
    Tout ce qu'il y a de bon dans la vie.
    Je t'invite - Aujourd'hui lève-toi !

    ("Première rencontre", p.95)


           Je me sentis vraiment désireuse de suivre son injonction, me rappelant les mots de Jésus au paralytique :

    "Lève-toi et marche !"

        Or en milieu de matinée, après notre déambulation recueillie dans le parc,  Mathias nous invita exceptionnellement à demeurer debout pour méditer quelques instants. Puis il nous dit :

       « Beaucoup d'hommes sont encore comme les animaux, ils regardent vers le bas. Mais pourtant, voyez comme nous nous tenons debout ! N'est-il pas merveilleux que la conscience humaine ait pu s'élever ainsi vers le ciel ? N'est-il pas extraordinaire de se sentir debout, de se relever, de se dresser comme un arbre ? »

     

    Chögyam Trungpa - Mudra

     

     

             Dechen Chöling signifie en tibétain "Le lieu de la Grande Félicité".

     

     à suivre ici :

    « Retraite silencieuseMéditation »

  • Commentaires

    1
    Mardi 14 Mai à 10:19
    Durgalola
    Je t'embrasse chaleureusement et te remercie de nous confier l'intérieur destin cœur. Abandonnant la peur.
    Toi et Daniel vous offrez et vous nous permettez d'avancer dans notre être. Pour la dernière phrase de ce maître, que savons nous des autres, nos frères ? Les animaux sont nos frères aussi . Bises
      • Mardi 14 Mai à 10:34

        Les animaux ont leur spiritualité aussi, c'est certain. Mais ils font partie de nous, et pour nous l'essentiel est de savoir nous lever.

    2
    Mardi 14 Mai à 10:20
    Durgalola
    Je voulais écrire de ton cœur...avec le correcteur le destin s'est glissé. Coïncidence ? Bises
    3
    Mardi 14 Mai à 17:10
    daniel

    J'aime bien tes propos. Ce fut une expérience enrichissante certainement. S'éloigner un peu du monde pour se retrouver au cœur du monde !

      • Mardi 14 Mai à 17:17

        Tout à fait. Et apparemment, tu connais la question ! Merci Daniel, de ta visite.

    4
    Tivoune
    Mardi 14 Mai à 21:39

    Merci de nous laisser suivre - presque comme ton ombre ! ;o) - ton cheminement. Je suis sûre que les portes de ton esprit s'ouvrent une à une et que les découvertes qui s'ensuivent te comblent en tous points.

    Bien affectueusement

      • Mardi 14 Mai à 21:46

        C'est certain... Bisous Tivoune, merci de ta lecture affectueuse. smile

    5
    danae
    Mercredi 15 Mai à 18:25
    J'aime beaucoup lire tes réflexions et je les trouve très intéressantes. Oui nous mourrons à chaque instant pour renaître l'instant d'après, alors n'ayons pas peur de cette mort qui nous semble si terrible ! Merci beaucoup, j'ai bien aimé l'histoire de l'ombre. Bises Martine
      • Mercredi 15 Mai à 18:29

        money  Merci Danaé, je suis ravie de ta visite...

    6
    Samedi 18 Mai à 09:59

    Bonjour Mâyâlîlâ

    Ta belle suite en paratge d'expérience est très intéressante 

    A chaque instant nous ne sommes déjà plus la même

    Chacun d'une manière différente cherche ...

    Les bienheureux qui ont trouvé sont déjà ailleurs

    Chercher n'est-ce pas être vivant.

    Belle journée

    Je t'embrasse

      • Samedi 18 Mai à 10:10

        J'aime ta vision des choses, Océanique. Merci.

    7
    Mercredi 5 Juin à 09:19

    J'ai lu avec beaucoup d'intérêt. Merci de ce partage.

    On attend toujours quelque chose. Est-ce lorsque l'on n'attend plus rien que tout arrive, c'est à dire lorsque l'on s'aperçoit que tout était déjà là  ?

    Amitiés

      • Mercredi 5 Juin à 10:53

        En principe, oui !! Plus exactement, on cesse de se projeter par la pensée, et l'on ressent profondément la plénitude parfaite du moment présent

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