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             Étrangement, c'est peut-être le fait d'avancer en âge qui permet de découvrir peu à peu la Vérité.

           Ainsi, la Vie serait par essence le meilleur maître, et surtout dans son aspect temporel.

     
             En effet, quand on se voit reculer par rapport à tout ce qui a été vécu - enfants devenus adultes, petits-enfants qui grandissent à leur tour, chaque génération "chassant" l'autre comme les vagues se succèdent sur une plage -, et que l'on découvre que l'on n'a jamais changé, que l'on est toujours le même ; quand on regarde avec étonnement ces mains qui se rident alors qu'autrefois elles n'étaient pas ainsi, et ce visage si changé dans une glace... alors soudain on peut avoir l'impression d'être immobile au cœur d'une sorte d'immense nuage virtuel dans lequel tout est mouvant.

               Immobile en tant que simple présence consciente, qui constate que tout passe, et passe continûment. Les événements arrivent inopinément en tant qu'expériences, puis s'éloignent et ne sont plus que pensées (souvenirs, mémoires), comme les rêves. Le corps peut entamer des actions - on ne sait comment ni pourquoi les décisions sont prises, cela s'enchaîne par sa propre inertie, par un enchaînement de causes qui nous échappent -, on peut éprouver de la peine, de la fatigue, et puis l'on constate le travail terminé. Mais qui l'a fait, pourquoi, comment ? Finalement cela s'est simplement fait, cela s'est simplement produit, c'est tout.

          Les mains peuvent écrire, les yeux peuvent lire : qui les y a poussés, comment, pourquoi ? Il peut en découler une satisfaction, un enrichissement, c'est une des couleurs de la vie. Tout comme le fait d'entrer en relation avec autrui, quel que soit le type de la relation : l'échange procure de la joie, toute relation même pénible a pour fondement la joie de la rencontre, de la confrontation d'idées, de caractères, d'expériences, de pans de vie, d'états d'être.

            Qui suis-je, qui perçois tout cela, qui suis-je, pour voir se dérouler ces faits, ces pensées, ces mémoires ? Puis-je être trouvé, si le corps que je pense me définir s'avère lui-même aussi changeant que les saisons et donc totalement distinct de ma nature profonde ?

            Quand je regarde un arbre, je constate qu'il n'est constitué pour mon esprit que de mémoires : la forme, le mot "arbre" sont des concepts appris et ajoutés ; la notion de couleur "verte" est une convention mentale utilisée afin d'échanger, elle appartient au domaine verbal. Ce qui fait la nature même de l'arbre est pure sensation de l'instant.

          Il en est de même pour le corps que je crois habiter et qui, comme l'arbre, fonctionne de lui-même de façon pleinement autonome. Différents instincts lui ont été ajoutés pour le pousser à se nourrir, à prendre soin de lui-même, à éviter le danger, mais ils font partie du bagage apporté par la nature. Tout cela, je puis le constater pleinement en permanence.

            Il est notamment doté d'un intellect à double tranchant : car si celui-ci lui permet des opérations mentales particulièrement prodigieuses, il est aussi à l'origine de la confusion que nous entretenons à l'égard de nous-mêmes. Prétendant expliquer tout l'univers et même en corriger le fonctionnement, il se prend pour le maître du corps, puis pour l'origine des actions, puis pour le créateur des idées et finalement se croit tout-puissant ! 

           Pourtant, les grands scientifiques savent bien que notre savoir ne mène qu'à la certitude de notre ignorance, et que l'intellect ne sera jamais qu'un outil particulièrement perfectionné du corps humain, au même titre que la main mais à un niveau beaucoup plus subtil.

             Qui suis-je donc, qui découvre que l'intellect n'est que l'octave supérieur du mental, mais rien de plus qu'un outil dont je suis l'observateur amusé ? Comme le corps, il va s'user peu à peu, s'émousser, peut-être disparaître avec le vieillissement - tandis que ce que je suis, pourtant, demeure inchangé.


             Ce que je suis n'est ni cernable, ni discernable. Ce n'est ni observable - puisque c'est ce qui observe - ni localisable puisque cela semble englober le corps sans s'y trouver nulle part. À la rigueur, on peut l'imaginer au niveau du cœur, mais ce n'est pas de l'organe qu'il s'agit, c'est de la source de notre respiration au milieu de la poitrine.

                Et ce lieu invisible et incernable ne peut être atteint par aucune agression extérieure, puisque tout ce qui arrive n'arrive qu'au corps ou à ses attributs (mental, intellect) sans nous empêcher d'en rester le témoin immuable et détaché.

               Nous sommes donc dans une sorte d' "espace" hors temps et hors espace tangible, une demeure de paix où nous ramène la pratique de la méditation, lorsque justement nous nous appliquons à n'être plus qu'observateur de ce qui se produit dans notre esprit ou autour de nous.

              Finalement, tout se produit toujours "autour", en périphérie, comme si ce que  nous sommes était le centre de ce nuage mouvant que j'évoquais au début.

               Est-ce cela que nous appelions "moi" autrefois ? Certainement pas. Notre "je" habituel est, comme l'arbre, une série de concepts liés au corps, aux possessions et au caractère du corps, à l'histoire et à la culture emmagasinées par ce corps sous forme de mémoires. Mais maintenant que nous savons que cela est périssable et animé de sa vie propre, où nous situons-nous vraiment ? Nous que notre coeur pousse en avant à l'aveugle, mû principalement par l'amour ?


             Nous sommes une expression de Ce qui Est ; une expression de l'Amour, et rien d'autre.

                Et l'Amour nous relie, indéfectiblement ! Quels que soient les actes parfois aberrants du corps qui suit une voie dont les tenants et aboutissants nous échappent totalement...

             Être sans soi, c'est donc se laisser porter par les choses sans s'imaginer diriger quoi que ce soit. La Vie se vit d'elle-même, tout nous vient par inspiration de notre Source unique et suprême. 

     

     


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                La Vérité est au-delà de la pensée.

             Cependant, nous n'avons à notre disposition que la pensée, tant pour la chercher que pour l'exprimer.

              Aujourd'hui je m'émerveille de découvrir que, lorsque l'on cherche profondément une issue à la souffrance et que l'on s'oriente vers cette Vérité qu'on appelle de tant de noms différents (Dieu, Soi véritable, Félicité suprême, Nirvana...), elle finit par se découvrir d'elle-même et se manifester à travers le "Satguru", c'est à dire le guide authentique.

             Celui-ci peut tout d'abord prendre l'aspect d'un "maître" rencontré de façon inopinée ; mais l'on découvre bientôt que tous les maîtres sont faux, puisqu'ils apparaissent à travers un jeu de personnalités - un "je" personnel soumis donc à la pensée et aux concepts, et bien éloigné de cette Vérité au-delà des pensées.

            Le "faux maître" se transforme alors en Gardien du Seuil : il arbore tous nos démons, toutes nos peurs, toutes nos projections... mais qu'importent ses ruses, puisqu'il indique que nous sommes au seuil de la Découverte essentielle ! Si nous sommes perspicaces, il nous aide plutôt, par effet de miroir, à décrypter le fonctionnement de notre ego à travers son comportement et nos réactions.

           De même que, la terre étant ronde, un avion lancé vers l'ouest reviendra tôt ou tard à son point de départ par l'est ; de même que, l'Univers étant courbe, une énergie lancée à travers l'espace reviendra tôt ou tard sur elle-même ; de même, tout individu né sur cette terre, s'il fait le vœu ardent et résolu de revenir à sa Source, y reviendra tôt ou tard.

            C'est sûr et inévitable.

            Les voies sont multiples, aussi multiples que les formes de vie, les cultures et les caractères sur cette terre. Elles appartiennent toutes en propre à chacun d'entre nous ; elles sont notre cordon ombilical, notre reliance à l'Infini qui nous a enfantés.

            Mais souvent, très souvent, nous avons le besoin de ressentir que, de même qu'à notre naissance la nature nous a dotés de parents pour nous nourrir et nous guider, de même nous avons ce Satguru, figure à la fois de Mère et de Père, semblant agir tantôt comme Père et tantôt comme Mère (et que nous appelons comme nous voulons), qui nous soutient et nous guide infailliblement dans notre cheminement.

     
           À ce point de ma méditation, la musicienne que je suis ne peut éviter de se rappeler la merveilleuse fin des "Béatitudes" de César Franck, qu'aimait tant une vieille amie de mes parents, fille du compositeur Guy Ropartz (Gaud, qui est mentionnée dans l'article en lien).

           Le texte de Mme Colomb, autrefois décrié pour ses aspects emphatiques ayant entraîné de la part de Franck certains développements un peu lourds, est ici magnifique et la musique l'y rejoint pour une sublime apothéose, à travers l'amour vibrant qui se dégage des dernières paroles du Christ, notées ci-dessous.

             Dans cette 8e Béatitude qui évoque les "persécutés pour la justice" (d'après l'évangile de Matthieu, chap.5), la mère de Jésus vient d'apparaître pour rappeler ce qu'elle a souffert (ne l'appelle-t-on pas "Notre-Dame des Douleurs" ?), ce qui a définitivement brisé la morgue de Satan qui jusque là ne cessait de pousser le monde à la révolte et à la violence. Alors Jésus ouvre grand ses bras à ceux qu'il appelle "Les Bénis de mon Père" : ceux qui ont su aller jusqu'au sacrifice d'eux-mêmes pour faire régner la Justice - c'est-à-dire la Vérité et l'Amour.


            Jésus représente ici le Satguru qui guide immanquablement vers le but, "le Ciel", représentation de notre Demeure ultime où règne la Félicité, tandis que le "Père" qu'il évoque désigne l'Être Pur, la Source de tout. Quant à Satan, c'est une figure du mental perverti qui entraîne à la souffrance par les pièges de l'ego, et plus particulièrement ici le Gardien du seuil, image saisissante et abrupte de tous les pièges que nous devons affronter pour peu à peu nous extraire de l'erreur où nous étions plongés.

     

     

    JÉSUS

    Ô justes que mon Père envoie
    parmi les pervers,
    conservez une sainte joie
    au milieu des revers !
    Soyez heureux, quand au supplice
    vous êtes jetés !
    Heureux ceux qui pour la justice
    sont persécutés.
    Le Ciel souffre violence*, 
    bénis soient les vaillants, les forts,
    le Ciel sera la récompense
    de leurs saints efforts !

    SATAN

    Ô Christ, par toi je suis vaincu !


    JÉSUS

    Venez, venez !


    SATAN

    Mon règne a vécu...


    JÉSUS

    Venez, venez !
    Venez, les bénis de mon Père,
    venez, venez à moi !
    Vous avez, sur la terre,
    vous avez suivi ma loi !
    Venez, de la Gloire éternelle
    ma croix vous ouvre le chemin ;
    le chœur céleste vous appelle,
    les anges vous tendent la main !
    Venez, venez les bénis de mon Père,
    venez, venez à moi !
    Vous avez, sur la terre,
    vous avez suivi ma loi !

     

    * C'est ici à un passage assez obscur de l'évangile de Matthieu qu'il est fait référence (au chap.11 ; voir aussi en suivant le lien Luc 16,16

     

     


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             Cet article prend place dans la section "Actions de Grâces", pour témoigner de ma gratitude d'avoir rencontré le livre dont le titre figure ci-dessus.

             Vendredi dernier je suis allée à Paris, et incidemment j'ai poussé la porte de la librairie Almora, avenue Gambetta, non loin du cimetière du Père Lachaise. Je ne savais pas qu'en y feuilletant quelques ouvrages, je tomberais en arrêt devant ce récit captivant d'une initiation offerte par Vijayananda, le plus proche disciple de la grande sainte de l'Inde contemporaine, Ma Anandamayi ; français né à Metz dans une famille de confession juive puis médecin à Marseille, il avait tout quitté à l'âge de 36 ans pour partir méditer dans les Himalayas et s'installer définitivement en Inde - et était enterré précisément au Père Lachaise, sous un portrait de MA dont il avait toujours développé l'enseignement (voir les photos au bas du lien donné précédemment). 

    Le Souffle du Maître
    (
    cliquez sur l'image pour accéder à la présentation de l'ouvrage)

     

          Blanche de Richemont y décrit de l'intérieur son bouleversement lorsque, ne parvenant pas à accepter le suicide de son frère, elle est invitée par sa tante à se rendre en Inde auprès de cet homme émouvant par sa simplicité et sa puissance, qui la transformera totalement. 

           Plusieurs séjours en Inde nous permettent d'en saisir l'atmosphère et de l'y suivre au quotidien, tandis qu'elle nous montre que, désireuse au départ de faire un peu de "tourisme", elle s'est trouvée très vite absorbée avec force par l'amour pénétrant de cet homme au point de ne rêver que d'y retourner, puis de vivre une période où des vertiges constants lui interdisaient le moindre mouvement... Effet de la "shaktipat", comme le lui expliqua sa tante, attachée depuis longtemps à Vijayananda (qui avait alors 94 ans, tandis que cette femme en avait environ 55 et Blanche la trentaine) : il s'agissait en effet d'une puissante énergie spirituelle qui, communiquée uniquement par les regards, quelques pressions de main, les paroles douces et rares et la présence de l'ascète, prenait peu à peu possession du corps de la jeune femme.

          Ce livre, émaillé de citations constantes de Ma, a pour but d'être une aide pour la vie au quotidien, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer : en effet l'enseignement de Ma n'est que simplicité, retour à la simplicité et surtout, à la JOIE.

         N'est-ce pas le nom qu'elle porte (et son disciple aussi en terme du sien) : "Ananda", félicité ?

           Leur enseignement vise à découvrir la Joie qui gît au tréfonds de notre être et ne demande qu'à s'exprimer en permanence, pour peu que nous sachions élaguer les constructions éprouvantes du mental.

           En cherchant des liens, j'ai retrouvé à l'instant cette vidéo présentant Vijayananda (décédé en 2010 dans sa 96e année); mais il en existe d'autres, ainsi que de Ma Anandamayi qui est décédée en 1982.

            Elle vaut vraiment d'être visionnée car on y découvre l'extraordinaire douceur et simplicité de cet homme, et on y apprend pourquoi un "Maître" est nécessaire, ce que recouvre exactement ce terme, ce que signifie être disciple (ou presque... C'est Arnaud Desjardins qui le dit), et surtout, ce qu'est la Foi, la véritable Foi. Pour avoir la Foi, dit Vijayananda, il faut avoir connu le doute ! C'est le sens, je crois, de ce qui est arrivé aux disciples de Jésus qui, désemparés de le voir mis à mort et enlevé à leurs yeux, ont peu après "reçu l'Esprit Saint"... En fait, ils avaient tout simplement traversé le doute ; et c'est à partir de ce moment qu'ils eurent vraiment la FOI.

     

     

     

     

     


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            Aujourd'hui, comme Ariaga, je ne sais plus écrire... Je préfère laisser ce soin à d'autres, surtout lorsqu'un musicien-poète a su tant magnifier leur inspiration.

         Pourquoi un tel texte dans "Émerveillement" ? Parce que l'on s'émerveille de tout, de tout ce qui vit, de tout ce qui est beau, même de l'Amour qui brise le cœur et en fait une coupe d'où s'épanche le parfum de l'Éternité. Car si Jésus n'était pas mort sur la croix de l'espace-temps, il ne serait pas ressuscité dans la splendeur éternelle.

          L'accès à la Joie infinie traverse le sanglot.

     


     

    Sanglots
    de Guillaume Apollinaire, mis en musique pas Francis Poulenc



         Notre amour est réglé par les calmes étoiles
         Or nous savons qu'en nous beaucoup d'hommes respirent
         Qui vinrent de très loin et sont un sous nos fronts
    C'est la chanson des rêveurs
    Qui s'étaient arraché le cœur
    Et le portaient dans la main droite
         Souviens-t'en cher orgueil de tous ces souvenirs


         Des marins qui chantaient comme des conquérants
         Des gouffres de Thulé des tendres cieux d'Ophir
         Des malades maudits de ceux qui fuient leur ombre
         Et du retour joyeux des heureux émigrants


    De ce cœur il coulait du sang
    Et le rêveur allait pensant
    À sa blessure délicate
         Tu ne briseras pas la chaîne de ces causes

    Et douloureuse et nous disait
         Qui sont les effets d'autres causes

    Mon pauvre cœur mon cœur brisé
    Pareil au cœur de tous les hommes
         Voici voici nos mains que la vie fit esclaves
    Est mort d'amour ou c'est tout comme
    Est mort d'amour et le voici          Ainsi vont toutes choses
    Arrachez donc le vôtre aussi

         Et rien ne sera libre jusqu'à la fin des temps
         Laissons tout aux morts
         Et cachons nos sanglots

     

     


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           Dans "Correspondances", Baudelaire se fait initié, et je ne me lasse pas du premier quatrain de ce sonnet.
     

    La Nature est un temple où de vivants piliers
    Laissent parfois sortir de confuses paroles;
    L’homme y passe à travers des forêts de symboles
    Qui l’observent avec des regards familiers.

     

         Il me semble que là tout est dit - peut-être en souvenir de la fin du second Faust de Goethe qui proclamait :

    Tout ce qui passe
    N'est que symbole.

     

    En effet, la Nature est le Temple de l'Esprit.

    Tout ce qui vit est un élément de ce Temple.

    Notre mental ne peut percevoir clairement la Parole que l'Esprit nous adresse, en tant que Ses Enfants.

    C'est souvent sous l'aspect symbolique qu'il comprend le mieux cette Parole.

    Et si l'Homme observe réellement cette Parole ou ce symbole, il se découvre lui-même dans un vivant miroir... d'où ce "regard familier".

     

     


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